Un constat s’impose : la démocratie française est en panne. Il ne s’agit pas tant des institutions que l’on critique, touche et retouche
pourtant plus que de raison, mais bien du système démocratique qui semble lui véritablement malade, sans d’ailleurs que cela n’émeuve qui que ce soit.
Le scepticisme croissant des français vis-à-vis du système qui les régit, l’accumulation des lois tous azimuts
sans que celles-ci ne soient jamais appliquées, les textes prescrivant une vision officielle de l’Histoire, l’invention de mots aussi grotesques qu’inefficaces sur le modèle de la
« démocratie participative », la succession incessante de votes de défiance et de rejet à l’égard de nos gouvernants, l’absence de débats idéologiques au sein des partis dits de
Gouvernement et la « peopolisation » de la vie politique; tout cela prouve que la démocratie française ne ressemble pas à ce qu’elle devrait être.
Dès lors et même si le sujet peut sembler confus, voir décalé avec les attentes directes et immédiates du
Peuple français il apparaît de plus en plus urgent de s’interroger sur les moyens de « redonner des couleurs » à notre système démocratique. Pour cela, il convient de penser les
causes du mal et de tenter d’y apporter des solutions rationnelles, étrangères à toute instrumentalisation partisane et capable d’œuvrer à la seule prise en compte de l’intérêt national.
Pourtant, si le débat se doit d’être libre et large, il convient aussi de réfléchir en profondeur afin de ne pas
se laisser séduire par des solutions d’apparente facilité, qui ne résoudraient rien, voire amplifieraient les difficultés préexistantes. C’est dans ce contexte que ressurgit, depuis quelques
temps, l’idée de rendre le vote obligatoire.
Une garantie démocratique ?
La défense de la démocratie est le premier des arguments mis en avant à l’appui de la théorie du vote
obligatoire. Celle-ci serait ainsi l’outil parfait destiné à répondre à deux problématiques majeures.
D’abord, parce que l’abstentionnisme fait courir le risque d’une crise du système démocratique ; il
conviendrait d’éviter que des dirigeants politiques soient élus avec moins de 50 % de participation du corps électoral. L’idée est que, plus la participation est forte, meilleure est la
légitimité des élus et la crédibilité des institutions.
Ensuite, il s’agit d’affirmer l’appartenance de l’individu à la communauté nationale et de l’impliquer dans
celle-ci. Le vote du citoyen ne serait dès lors plus considéré comme un droit mais comme un devoir. Le principe étant que le « devoir de voter » serait considéré comme une contrepartie
du statut de citoyen ; une façon de perpétuer, en ces temps où l’on ne mobilise plus le Peuple pour défendre la Patrie armes en main, une sorte d’engagement au service de la Cité et de la
détermination de la politique de cette dernière.
De plus, les partisans de cette mesure font valoir que, s’il existe bien une obligation de concourir à
l’expression du suffrage, celle-ci n’entraîne en rien pour le citoyen une restriction de ses libertés : chacun demeure en mesure de ne pas choisir entre les candidats, proposer, et ce, grâce
au voter blanc qui garantit ainsi une libre expression.
Une fausse bonne idée.
Malheureusement, il semble qu’une fois encore on se berce d’illusion avec des solutions d’apparente facilité,
éloignées de l’enjeu réel, et qui tendent à faire croire qu’il suffit de légiférer pour régler un problème. Or, la vérité est toute autre.
En effet, quelle serait la légitimité d’un homme, certes élu avec 100 % de participation contrainte, mais
désignés avec seulement 20 % de bulletins exprimés ? Serait-elle plus forte avec des suffrages blancs qu’avec des abstentions ? Evidemment non ; le problème est ici déplacé, mais
on ne voit pas par quel miracle un simple tour de passe-passe pourrait contribuer à faire disparaître.
Ajoutons à cette remarque que la première conséquence de cette mutation aurait pour effet de confondre votes
blancs et abstentions, lesquels, dans un système bien fait, devraient chacun témoigner de leur signification propre. S’il existe aujourd’hui des citoyens intéressés par la vie politique mais
refusant de se déterminer en fonction des choix qui leur sont soumis, il existe aussi -pourquoi se le cacher- des hommes et des femmes qui décident de s’abstenir car ils ne se sentent pas
concernés par la chose publique, qu’ils ne s’intéressent ni ne suivent l’actualité, les enjeux en présence, les programmes exposés.
Cela est sans doute regrettable, mais c’est un fait et l’on ne peut en faire abstraction sous prétexte qu’il dérange.
Suffit-il de décréter le vote obligatoire pour que ceux-ci se mettent à suivre la vie politique du pays, même
dans son sens le plus noble ? Doit-on réellement contraindre des individus qui ne se sentent plus attachés à la vie publique et aux questions pourtant essentielles qu’elle pose, à
voter ? Est-ce cette obligation nouvelle qui les amènera à se préoccuper des enjeux véritables et à se déterminer en fonction du bien commun ? Il est évidemment permis d’en
douter.
Si la citoyenneté est bien une fonction avec ses droits et ses devoirs, tout indique en revanche
qu’être pleinement citoyen implique d’abord et avant tout de prendre conscience de son appartenance à la communauté nationale, de se savoir situé dans le temps et dans l’espace par
celle-ci, de n’agir dans ce cadre qu’au seul regard de l’intérêt général. Or, la fausse bonne idée du vote obligatoire témoigne en réalité de l’oubli de cette ambitieuse exigence citoyenne :
il ne suffit pas de contraindre et de proclamer, dans l’allégresse générale, le vote obligatoire pour entrainer de fait l’adhésion de tous à un monde duquel ils se sentent exclus.
Redonner sa voix au peuple, recréer les conditions d’un sentiment citoyen.
Refaire vivre la démocratie française, c’est d’abord et avant tout s’interroger sur les causes réelles de son
déclin.
La perte du sens de la « Respublica » par une élite politique qui abuse de promesses de
campagne sans lendemain ; la violation par le Chef de l’Etat de la voix du Peuple qui s’était clairement prononcé en 2005 contre la « Constitution Européenne » ; la soumission
des élus de la Nation aux dogmes de la mondialisation libre-échangiste et aux dictats de l’Europe de Bruxelles au détriment des légitimes revendications et intérêts du Peuple Français ;
l’absence de représentation d’un certain nombre de courants politiques majeurs, au premier rang desquels le Front National… sont quelques une des manifestations les plus flagrantes de l’abandon
du système démocratique dont souffre aujourd’hui notre pays.
Première raison de cette crise, le Peuple est aujourd’hui privé de voie, ou, plus exactement, nul n’entend plus
sa voix.
Vox clamentis in deserto !
A ce titre, deux pistes de réflexion pourraient amener à introduire dans nos institutions des évolutions
destinées à permettre une meilleure prise en compte de la Vox populi. Tout d’abord, et parce qu’il convient de garantir
une meilleure représentativité des différents courants politiques français car trop nombreux sont aujourd’hui ceux qui ne se reconnaissent plus dans les élus issus du suffrage universel, il
semble nécessaire d’introduire une part de représentation proportionnelle dans les assemblées, au premier rang desquelles l’Assemblée Nationale. Comment expliquer en effet qu’aux dernières
législatives de 2007, alors que moins de 35.000 électeurs suffisaient en moyenne pour envoyer un élu UMP à l’Assemblée, plus de 2,5 millions de Français s’étant prononcés en faveur d’un candidat
se voient privés de représentants dans l’Hémicycle. La situation est pire encore si’ l’on considère les précédentes législatives de 2002 : alors qu’il fallait à la majorité 28.229 voix pour
obtenir un siège, près de 5 millions d’électeurs venus voter, soit 18,5% des exprimés, ne trouvaient aucune concrétisation de leur suffrage. Ainsi, à l’occasion de ces deux élections, le Front
National, qui réalisait autour de 10%, n’obtint aucun élu. Dans de telles conditions, comment s’étonner de constater que nombre de nos compatriotes ne se reconnaissent pas dans nos institutions,
et plus précisément dans celle qui prétend être la « représentation nationale » ? Que chacun sache que son opinion compte, que sa voix sera entendue et qu’il ne vote pas pour rien
et pour personne paraît un préalable nécessaire à tout sursaut démocratique. Plus que d’affaiblir ou de diluer le pouvoir, une telle assemblée renforcerait sa légitimité et son rôle de relai de
l’opinion publique. Elle permettrait en outre d’éviter la constitution de majorités trop partisanes et soumises aux dictats des partis et des investitures en s’attachant à trouver des voies
d’accord entre programmes, d’effectuer des rapprochements clairs et publiques autours de projets concrets et d’idées partagées… chacun prendrait alors ses responsabilités et se montrerait tel
qu’il est en réalité. Entre ceux qui cherchent des places et des prébendes et ceux animés par la seule préoccupation de la chose
publique, nous assisterions ainsi à une salutaire clarification dont la Respublica, le Peuple et la démocratie ne
pourraient que sortir gagnants. Puis, et afin de donner à ceux qui, tout en s’intéressant à la chose publique, ne se reconnaissent pas pleinement dans les alternatives proposées, il convient de
donner du sens au vote blanc. Car ce dernier est aujourd’hui comptabilisé avec les suffrages nuls, comme si ceux qui votent blanc n’avaient rien à dire, comme si leur geste n’avait aucune
signification. Pourtant tel n’est évidemment pas le cas ; un électeur qui choisi de se déplacer et de voter veut forcément transmettre un message. Même s’il dit « aucun des candidats en
présence ne me convient, aucune des idées avancées ne m’intéresse », il dit quelque chose et ce quelque chose mérite d’être entendu. Ainsi rétabli dans son sens véritable le vote blanc
serait un rempart citoyen et efficace contre l’abstention. Il permettrait d’attirer bien des abstentionnistes d’aujourd’hui en permettant de distinguer parmi ceux-ci ceux qui sont de véritables
citoyens de conviction refusant les alternatives proposées et ceux qui, ne s’intéressant pas à la vie publique, continueraient ainsi de ne pas se déplacer. Dès lors, et afin de mettre ce vote
citoyen en adéquation avec la pratique institutionnelle, pourquoi ne pas prévoir un système permettant de comptabiliser les votes blancs et de diminuer les émoluments versés à l’élu en proportion
de ceux-ci ? Nul doute que les élus veilleront alors à s’adapter aux attentes de leurs concitoyens, à demeurer plus à l’écoute de ceux-ci. Nul doute aussi que tous ceux qui s’intéressent à
la politique, sans pour autant être satisfaits des alternatives qui s’offrent à eux, trouveront une manière digne et utile de s’exprimer.
Mais rien de tout cela ne parviendra à faire disparaitre totalement l’abstention, et, certains continueront à ne
pas s’intéresser à la chose publique et au devenir de notre pays. Pour autant faut-il regretter que de telles personnes ne
votent pas ? Sans doute non, et il semble important de laisser la possibilité d’abstention à ceux qui, d’eux même, estiment ne pas s’être suffisamment intéressés, renseignés et informés
sur le scrutin. Thucydide disait que « Un homme ne se mêlant pas de politique mérite de passer, non pour un citoyen paisible, mais pour un citoyen inutile » ; le mot est
sans doute fort, mais n’y a-t-il pas plus à craindre de l’action d’un tel homme que de son inaction ?
Le but d’une réforme en faveur de la démocratie ne doit pas être que tous votent à une élection, mais que
tous ceux qui s’y sont intéressés en revanche se sachent écoutés. L’objectif est bien évidemment que ceux-ci soient le plus nombreux possible et que la politique mise au service de l’intérêt
général parle à tous. Pour cela, c'est-à-dire pour convaincre un nombre croissant de Français de s’intéresser à la vie de leur pays et d’y participer, pour créer une dynamique d’adhésion
citoyenne, il convient, plus que des réformes institutionnelles, de retrouver les moyens nécessaires à « faire la politique ».
Car permettre au Peuple de s’exprimer et d’avoir des élus qui lui ressemblent ne sert à rien si les élus et les
décisions arrêtées n’ont aucune valeur. La démocratie est un concept construit à partir de deux termes ; et si l’on parle souvent du premier -le Peuple-, il n’est pas bon pour autant
d’oublier le second : le pouvoir. En effet, toute démocratie présuppose l’existence d’un pouvoir réel, c'est-à-dire indépendant et souverain qui s’exprime par la voix du Peuple. « La
démocratie c’est le gouvernement du Peuple exerçant sa souveraineté sans entraves. »
Comme le disait fort justement La Bruyère, « Le caractère des Français demande du sérieux dans le
souverain. »
Or, aujourd’hui entravée, soumise au dictat de Bruxelles, aux hégémonies de l’OMC, de l’OTAN et de groupes de
pressions multiples, la France s’avère incapable de mener une politique qui lui soit propre. Ainsi, la parole du Peuple, fut-elle un jour écoutée, risque fort de ne pouvoir être entendue.
Dès lors, voyant bien que le pouvoir véritable -la capacité de faire la politique- n’est plus aux mains des élus de la Nation, soumis à une autorité extérieure sur laquelle ils n’ont aucune prise
et qui n’a donc rien de démocratique, pourquoi les citoyens Français contribueraient-ils à un décorum qui n’a d’autre objectif que de les berner ?
A moins que, profitant d’un scrutin particulier dans lequel l’homme d’Etat est seul face au Peuple, 2012 ne soit
justement l’occasion d’en finir avec ce système, l’occasion de retrouver la fierté d’être Français. Or qu’est ce donc que la fierté d’être Français si ce n’est de retrouver dans la politique de
la Nation l’expression même de la voix de la France.