"Qui suis je".
Lettre à un ami Irlandais,
Les Crins le 8 septembre 2009,
Cher Ami,
Mes vacances s’achèvent, et, je dois dire que les questions européennes continuent de monopoliser une bonne partie de ma réflexion : oscillant entre l’espoir et l’inquiétude. Il me faut te confier qu’en ce moment je pense beaucoup au sort de ta belle île qui, en l’espèce, est intimement lié à l’avenir de mon pays.
Espoir dis-ai je, car, le 30 juin dernier, et malgré qu’elle ait jugé le Traité de Lisbonne compatible avec la Loi Fondamentale Allemande, la Cour Constitutionnelle de Karlsruhe avait assorti sa décision d’une réserve de taille : prendre les dispositions nécessaires afin que l’Union Européenne comble son déficit démocratique. Or, suivant sur bien des points les analyses que nous défendons, les juges réaffirmaient -fort logiquement- qu’une démocratie implique l’existence d’un démos et donc ne peut s’établir que dans deux cas : l’Etat-Nation ou la Fédération. Bien qu’elle ne s’oppose pas à une évolution en direction de la seconde solution, la Cour Constitutionnelle Allemande n’a alors pu que constater qu’il n’existait pas en l’état de « peuple européen uniforme comme sujet de légitimation pouvant exprimer sa volonté politique de façon effective ». Dès lors, et bien qu’elle tente de lui emprunter certains éléments, l’Union ne peut, en l’état, être présentée comme une Fédération. Dans cette configuration, le cadre légitime d’exercice de l’autorité politique, et donc de la Démocratie, reste la Nation. Et les juges de préciser qu’il convient que les Etats membres prennent toutes les dispositions nécessaires afin de « garantir l'efficacité du droit de vote des citoyens ».
Je ne sais pas si chez vous la décision est passée aussi inaperçue qu’en France, mais ici on aurait pu même douter de son existence tant la Presse s’est tue sur la question. Il faut dire que chez nous, l’Europe - comme d’ailleurs tout ce qui s’oppose à la Nation - est particulièrement encensé par les bien-pensants et leur presse godio : Nation guerrière, Nation haineuse ou Nation condamnée, le monde de demain ne peut-être, dans leur esprit, qu’un univers apatride, sans frontières et privé d’histoire. Malgré ces réalités que je connais, je pensais - sans doute un peu naïvement me diras-tu - que la décision était d’importance et que personne, quelque soit sa mauvaise foi sur le sujet, ne pourrait faire l’impasse sur une telle information. En effet, il semble évident qu’à défaut de condamner le Traité de Lisbonne, la haute juridiction germanique valide le discours que tiennent depuis plusieurs années les patriotes de tous bords qui tentent de sensibiliser l’opinion publique aux questions de perte de Souveraineté et de disparition du politique, de risques d’altération de la démocratie dans le cadre d’une construction supranationale…
« Pas vu, pas pris » doivent aujourd’hui claironner les européistes de tout bord.
Car, bien malheureusement, cette bonne nouvelle n’aura donc aucune conséquence sur la survie du Traité de Lisbonne. En effet, le 8 septembre dernier, le Bundestag s’est empressé de voter une Loi, purement formelle, précisant que « l’Union Européenne n’outrepassera pas les compétences qui lui sont octroyées »… Les politichiens, espèce sensiblement éloignée des vrais hommes politiques, savent jouer avec les mots lorsqu’il s’agit de noyer leur absence de franchise dans un débit incessant de paroles creuses. Nous sommes loin de l’affirmation directe du Général de Gaulle qui se plaisait à dire que « La démocratie c’est le Gouvernement du Peuple exerçant sa souveraineté sans entrave »… Sans entrave, cela ne me semble décidemment pas être le cas lorsque je songe à l’Europe de Bruxelles, l’OTAN ou l’OMC !
La vérité c’est que, tel le Phénix renaissant de ses cendres, la « glorieuse marche en avant » de l’Union Européenne semble impossible à arrêter, se relevant de chaque coup qu’on lui assène.
Ainsi en a-t-il été après que le Peuple Français ait dit NON au Traité Etablissant une Constitution pour l’Europe : alors que nous avions cru avoir éloigné pour longtemps le danger, celui-ci avait resurgi au hasard d’une élection présidentielle, sans que rien n’y paraisse. Un candidat qui s’était pour l’occasion revêtu des signes extérieurs du patriotisme national et populaire a alors réussi à duper une partie des Français qui avaient osé s’opposer, deux ans auparavant, au dogme Communautaire. A peine élu, l’homme a dévoilé son vrai visage et livré ses électeurs en pâture à l’europhorie: trop désireux d’imposer un Traité reprenant in extenso les dispositions déjà rejetées, il s’est affranchi de consulter le Peuple, préférant ratifier son véritable Coup d’Etat par la voie parlementaire, docile et soumise. La Démocratie dit NON ? C’est donc qu’elle est malade et qu’il faut faire sans elle ; le message est clair.
Autant te dire que pour nous cette situation a été très difficile à vivre : en 2005 à l’origine d’un mouvement de redressement des souverainetés qui inspira les Pays-Bas, nous sommes aujourd’hui les promoteurs, malgré nous, de ce traité inique, ultime provocation jetée à la figue des Nations qui ne veulent pas mourir.
Dans ce contexte, votre résistance à vous irlandais m’a émerveillé : il faut être un bien grand Peuple, doté d’une histoire puissante et riche, pour montrer une telle force de caractère, une telle capacité à savoir ce que l’on veut pour l’avenir de son pays. Toute l’intelligencia européenne voulait vous contraindre au OUI, mais en votre âme et conscience vous saviez que là n’était pas la voie de l’honneur. Votre victoire, car il s’agissait bien de votre victoire et non pas celle d’un milliardaire américain ou d’un sentiment de repli frileux et xénophobe, c’était celle d’un Peuple, d’une âme, d’un destin, d’une histoire et d’une Nation. Plus encore, ce soir là, par votre formidable acte de courage et d’indépendance (ces deux termes s’interpénètrent tellement que je finis même par les penser synonymes), nous sommes tous devenus un peu Irlandais. Dans vos bulletins se sont incarnés nos choix de 2005, nos espoirs d’aujourd’hui, nos opinions de toujours… à cet instant précis, notre démocratie française vivait dans les campagnes du Connemara et dans les pubs de Temple Bar.
Quel plaisir, quel bonheur, quelle force vivifiante que cet épisode mémorable.
Pourtant, l’amitié sincère que j’ai pour toi m’oblige à t’avertir que Bruxelles n’en n’a pas fini avec vous : bien décidée à vous contraindre par tous les moyens, « Europa » revient à la charge en cette rentrée décidément bien morose. Dans cette guerre que nous livrons contre le renoncement à être, aucun répit, aucune pause n’est tolérée. Un acte de bravoure seul ne suffit pas, il faut chaque jour le rééditer.
C’est ainsi que le 2 octobre prochain vous serez appelés à vous prononcer une seconde fois sur le Traité de Lisbonne, une seconde fois l’on vous encouragera, incitera et menacera afin de s’assurer une réponse positive. « Cette fois, vous expliqueront tous les politiques européistes, vous pouvez voter favorablement, sans craintes, nous avons obtenu nos petits avantages spécifiques, ne vous en faite pas, nous veillons sur tout… ». Comme disait fort justement le grand écrivain anglophone Georges Orwell « Le langage politique est destiné à rendre vraisemblables les mensonges, respectables les meurtres, et à donner l'apparence de la solidité à ce qui n'est que vent. »
Mon sentiment est que rien a changé, la question reste la même, l’enjeu identique et le risque aussi menaçant. Une fois encore, il s’agit de choisir entre, d’une part, la désintégration Nationale, la fin du politique et la disparition du citoyen comme individu situé par son histoire et sa culture, et, d’autre part ce que plusieurs siècles de résistance et de volonté vous ont laissé en héritage : « L’Irlande toujours ». Une fois encore, comme chaque fois qu’il s’agit de construction européenne, c’est le respect de la Démocratie, le salut du Peuple et la liberté de la Nation qui sont en jeu.
A mon compatriote Fénelon, qui vous rappellerait sans doute que « le vrai courage ne se laisse jamais abattre », je sais que la tradition de ton pays ne manquera pas de répondre qu’en Irlande, « l’espoir est ce qui meurt en dernier ».
Te souhaitant bonne chance pour ce scrutin où il n’y a rien à gagner si ce n’est l’honneur,
Bien à toi,